Vanessa Dacier, porte-flambeau interculturel au Chili 

Fondatrice de l’ERITAJ, un espace socio-culturel au Chili, l’Haïtienne Vanessa Dacier incarne l’échange interculturel. Elle est originaire des Cayes et a vécu une partie de sa jeunesse au Chili. Entre-temps, elle est devenue une femme engagée. La travailleuse sociale a, par-dessus tout, trouvé sa passion dans les questions sociales, migratoires et d’inclusion. De par ses expériences, elle dit explorer particulièrement l’impact de l’héritage colonial sur les sociétés chilienne et haïtienne.

Jeune Migrant : Qui est Vanessa Dacier ?

Vanessa Dacier : Je suis Vanessa Dacier, surnommée Sassou. Je suis originaire de la ville des Cayes. J’ai fait mes études primaires et secondaires chez les Sœurs Sainte-Anne et le Collège Éducatif Moderne (CEM) des Cayes. En 2014, j’ai entamé des études en Sciences Administratives au Bishop Tharp Business and Technology Institute (BTI) des Cayes. J’ai grandi avec ma maman, Geslaine Dacier. C’est une femme extraordinaire qui m’a vite fait connaître le véritable amour, l’importance de l’éducation, de la solidarité et du respect envers les autres.

En raison des problèmes socio-politiques et d’injustice, je me suis éloignée de mon pays depuis 2016. Je ne voulais pas partir aussi loin pour si longtemps ; pourtant, en 2018, j’étais retournée au bercail. Quelques années après, on a assassiné le Président de la République d’Haïti, Jovenel Moïse, et ensuite ils ont transformé le pays en un vrai champ de guerre. Ce qui crée en moi aujourd’hui l’un des plus grands vides. Je prie chaque jour pour que cette situation contraignante n’atteigne ni la flamme de mes origines, ni la douceur tropicale qui coule dans mes veines.

Du côté académique, en 2022, j’ai obtenu une bourse d’études et j’ai choisi d’entreprendre une seconde formation, une licence en Travail Social à l’Université Alberto Hurtado (UAH), au Chili.

De 2023 à 2025, j’ai obtenu une deuxième bourse auprès de la même université pour une formation sur le leadership et la gestion de projets sociaux.

En 2025, j’ai été nommée personnalité féminine de l’année aux prix Kay Kretyen, au Chili. Un événement qui cherche à honorer annuellement les jeunes les plus influents de la communauté haïtienne au Chili dans divers secteurs.

En 2025, je représentais le point focal global des groupes de jeunes et d’adolescents d’Amérique latine et des Caraïbes auprès des Nations Unies.

J’ai fièrement représenté Haïti et le Chili dans plusieurs panels de discussion.

Grâce aux connaissances acquises au fil de mon parcours, je suis devenue une personne mature. La lecture, les épreuves traversées dans la migration, l’observation, les formations universitaires — tout ceci m’a beaucoup ouvert les yeux, surtout sur les changements locaux et globaux du monde contemporain.

C’est ainsi qu’ERITAJ a vu le jour en 2022. L’initiative trouve son potentiel dans ces trajectoires : un espace socio-culturel créé avec et pour la communauté haïtienne au Chili.

Jeune Migrant : Qu’est-ce que tu peux nous dire d’ERITAJ ?

Vanessa Dacier : ERITAJ a été fondé comme un espace socio-éducatif d’accueil et de soutien. Il permet de briser l’isolement au sein de la communauté migrante haïtienne au Chili. Notre objectif est de contribuer à revitaliser et à préserver les valeurs patrimoniales d’Haïti, telles que la culture, le créole, la littérature haïtienne et la mémoire collective. Il vise aussi à préserver la solidarité et l’autonomie, et du même coup, à inciter la participation sociale des jeunes haïtiennes et haïtiens dans la diaspora à travers des espaces socio-culturels — dans le cas d’ERITAJ, des espaces de lecture, d’écoute et de dialogue. L’espace a été coordonné par un groupe d’étudiants, de poètes, d’artistes et d’autres agents de changement social. Il a également bénéficié du soutien de créateurs en partenariat avec la maison d’édition Banda Propria et le Fonds Alquimia.

En 2025, l’Université Alberto Hurtado a rendu hommage à ERITAJ pour son dévouement, son engagement et sa solidarité.

Jeune Migrant : Pourquoi une telle initiative ?

Vanessa Dacier : Dans un contexte migratoire, les personnes migrantes veulent se sentir libres, vues, entendues et valorisées. C’est dans cette perspective qu’est née l’initiative ERITAJ, avec un fort objectif de renforcer le lien social, l’identité culturelle et la participation des jeunes haïtiennes et haïtiens, notamment les afrodescendants.

Dans le contexte actuel du Chili, certains discours publics tendent à alimenter la peur et la stigmatisation des migrants, ce qui suscite une grande préoccupation pour le présent et l’avenir des enfants d’Haïti au Chili. Même s’ils ont quitté leur pays à la recherche de meilleures opportunités, ils se retrouvent souvent confrontés à un manque de repères, de soutien et d’espaces où ils peuvent vraiment être eux-mêmes.

Il devient donc essentiel de créer des espaces pour non seulement développer l’autonomie et la pensée critique, mais aussi pour créer des opportunités concrètes pour l’avenir et la participation de la communauté haïtienne dans certains espaces de décisions importants.

Jeune Migrant : Comment ont été les premières expériences, les premières rencontres ?

Vanessa Dacier : Les débuts ont été à la fois intenses et remplis d’émotions. Nous avions enfin un espace de rencontre sain et inclusif, où tout le monde était le bienvenu, sans distinction. C’est là aussi que je me suis rendu compte que la migration pourrait être une opportunité pour tisser de véritables liens avec d’autres compatriotes. Notre objectif était simplement de mettre l’humanité au centre.

Au début, l’espace était animé par les membres de la communauté haïtienne. Avec le temps, nous avons diversifié les disciplines et maintenant nous collaborons avec des personnes chiliennes. Au départ, beaucoup pensaient que cet espace serait uniquement destiné aux compatriotes haïtiens. Pourtant, d’autres communautés ont rapidement manifesté leur intérêt à participer. Cela a été une véritable opportunité de créer des liens avec ces étrangers.

Les premières rencontres ont été particulièrement chaleureuses. En peu de temps, nous avons remarqué une envie réelle de rapprochement entre les communautés haïtienne et chilienne. Beaucoup se sentaient chez eux, et pour moi c’était toujours une immense joie de voir de vrais sourires sur les visages de mes compatriotes et de pouvoir partager ces moments ensemble. Et à la fin, ERITAJ est devenu une famille, un refuge pour beaucoup. Nous avons créé des liens forts et durables.

Jeune Migrant : Y a-t-il une histoire particulière que tu aimerais partager avec le grand public en rapport à ERITAJ et la migration ?

Vanessa Dacier : Avec ERITAJ, nous avons appris que migrer, c’est apprendre à s’enraciner dans d’autres terres. L’enracinement constitue un processus complexe. Dans un contexte social, cela demande la création de réseaux communautaires, la transmission de la culture haïtienne ainsi que de ses valeurs, tout en ouvrant la possibilité pour que la société d’accueil nous accepte tels que nous sommes. Notre différence pourrait être une très belle opportunité si l’on arrive à comprendre la richesse de la diversité dans le monde actuel. N’ayons pas crainte de ce que nous sommes !

On a aussi pu observer que les jeunes qui s’organisent ont besoin de beaucoup plus de soutien, que ce soit entre eux, ou de la part des institutions locales comme internationales.

Créer dans un pays parfois lointain et structurellement marqué par certaines formes d’exclusion ou de xénophobie n’est pas facile. La plupart des jeunes (femmes), comme moi, qui s’organisent ont peu de moyens et de soutien. Et qui pis est, elles doivent constamment s’adapter. Soutenir ces jeunes, c’est donc investir dans l’avenir.

Jeune Migrant : Un conseil pour les jeunes migrants

Vanessa Dacier : En tant qu’Haïtien·ne·s, nous portons une fierté qu’il nous appartient de préserver. Notre présence à l’extérieur ne se limite pas au travail. C’est pourquoi nous devons nous organiser pour bâtir, créer des liens, revendiquer une société juste, décolonisée et équitable où chaque sœur et frère puisse vivre dignement et s’intégrer pleinement.

Aussi, en tant que migrants, nous pouvons parfois perdre notre chemin. Nous serons amenés à emprunter des routes difficiles, voire pénibles et redoutables. C’est risqué et parfois regrettable. Ces chemins ardus ne déterminent pas notre avenir. Nous pouvons les traverser tout en continuant à nous construire et à protéger la vie dont nous rêvons.

Propos recueillis par Junior Luc

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