
Fondatrice et coordinatrice générale de l’association Educ’Timoun d’Haïti, Roseline Pimont est née au Pays-Pourri et a été adoptée dès sa petite enfance par une famille française. Revenue dans cette zone en 2021, elle a été Intriguée par une dure réalité, car cette zone rurale de la commune de Ganthier manque de toutes les infrastructures du monde. En ce sens, Rosemitha lance et entretient un projet ambitieux: soutenir des enfants démunis afin qu’ils puissent grandir auprès de leur famille, dans leur culture et sur leur territoire.
Jeune Migrant, fidèle à sa mission, est allé à la rencontre de Rosemitha.
Jeune Migrant : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs : qui est Rosemitha Pimonts ?
Rosemitha Pimont : Je suis la fondatrice et coordinatrice générale de l’association Educ’Timoun d’Haïti. Je suis également diplômée d’un master en management de la culture et réalisation documentaire, je poursuis mon chemin professionnel en tant que commissaire d’exposition, médiatrice culturelle et documentariste. Je développe en parallèle un travail artistique, photographique et filmique, autour de la conscience mémorielle, de la double identité et de la notion du réalisme magique.
Mon histoire personnelle est intimement liée à mon engagement. Je suis née à Pays-Pourri, une zone rurale de 12 000 habitants, située à 1 300 m d’altitude, dans le département de l’Ouest d’Haïti, où j’ai vécu jusqu’à l’âge de cinq ans avant d’être confiée à un orphelinat puis adoptée par une famille française. Grandir entre deux cultures m’a amenée à m’interroger rapidement sur les questions d’identité, d’appartenance et d’éducation.
Aujourd’hui, j’essaie de faire dialoguer ces différentes dimensions de mon parcours. À travers Educ’Timoun, mais aussi mes projets culturels et documentaires, je souhaite créer des ponts entre la France et Haïti, favoriser les échanges et contribuer au développement de projets éducatifs qui permettent aux enfants de construire leur avenir dans leur propre communauté.
Jeune Migrant : Vous avez lancé un projet pour soutenir des enfants démunis à Pays-Pourri, dans la commune de Ganthier. Qu’est-ce qui vous a motivée à prendre cette initiative ?
Rosemitha Pimont : Le déclic est survenu lors de mon retour en Haïti en 2021. Après plus de quinze ans de séparation, j’ai retrouvé ma famille biologique et découvert l’école créée par mon frère à Pays-Pourri. J’y ai constaté des conditions d’enseignement extrêmement difficiles : des salles de classe insuffisantes, peu de matériel, pas d’électricité, pas d’accès à internet et des enseignants qui manquaient de moyens.
Cette réalité a fait écho à ma propre histoire. J’ai moi-même été adoptée en grande partie parce que ma famille ne pouvait pas m’offrir les conditions d’éducation qu’elle souhaitait. Je suis convaincue qu’aucun parent ne devrait être contraint de se séparer de son enfant pour lui donner accès à l’école.
C’est cette conviction qui a donné naissance à Educ’Timoun d’Haïti. Notre objectif est d’améliorer durablement les conditions d’éducation sur place afin que les enfants puissent grandir auprès de leur famille, dans leur culture et sur leur territoire.
Jeune Migrant : Ce projet est décrit comme un rêve. Pouvez-vous nous expliquer en quoi il consiste et quelle est votre vision à long terme ?
Rosemitha Pimont : Ce projet est effectivement un rêve, mais c’est surtout une vision de long terme qui se construit étape par étape.
Nous avons commencé par une école : construction de nouvelles salles de classe, installation de panneaux solaires, accès à internet, formation des enseignants, création d’un camp d’été éducatif
et développement d’activités culturelles. Aujourd’hui, nous accompagnons déjà plusieurs établissements de la région.
À terme, nous souhaitons faire de Pays-Pourri un territoire pilote, au regard des zones montagnardes rurales isolées, où chaque enfant puisse bénéficier d’une éducation de qualité, mais aussi d’un accès à la culture, au sport, au numérique et à la santé. Nous travaillons notamment sur des projets de cantine scolaire, de jardin pédagogique, d’accès à l’eau potable, de dispensaire et d’espaces dédiés aux activités extrascolaires. Notre ambition n’est pas seulement de construire des infrastructures. Elle contribue à former une génération de jeunes capables de devenir les acteurs du développement de leur territoire.
Notre action ne se limite pas à Haïti. En France, nous organisons également des événements culturels et artistiques, des interventions en milieu scolaire et extra-scolaire afin de sensibiliser aux enjeux de la solidarité internationale, de l’interculturalité et de l’engagement citoyen. Nous développons notamment le festival Educ’Art Solidaire, le programme Conscience Inter Solidaire ainsi que des ateliers de création audiovisuelle binationaux qui permettent à des jeunes français et haïtiens de créer ensemble malgré la distance.
Au-delà de l’amélioration d’une école, notre ambition est d’expérimenter un véritable modèle de développement local fondé sur l’éducation. Nous pensons que l’école peut devenir le point d’appui à partir duquel se développent la culture, la santé, le sport, le numérique et l’engagement citoyen, au bénéfice de toute la communauté.
Jeune Migrant : Attendez-vous un retour particulier ou une contrepartie de la part de la société ou des institutions ?
Rosemitha Pimont: Je ne parle pas de contrepartie, mais de responsabilité collective.
L’éducation est un investissement qui bénéficie à toute la société. Lorsqu’un enfant peut apprendre dans de bonnes conditions, c’est toute une communauté qui se renforce.
Nous avons besoin de partenaires publics, privés et associatifs qui acceptent de s’engager dans la durée. Au-delà du soutien financier, les échanges de compétences, les collaborations entre établissements scolaires, universitaires, associations et professionnels engagés sur des projets communs ont un vrai impact. Notre démarche repose sur la coopération. Nous construisons nos projets avec les acteurs locaux, les enseignants, les autorités et la population afin que chaque action réponde à des besoins exprimés sur le terrain.
Jeune Migrant : Quel message final aimeriez-vous adresser aux familles, aux autorités et à la communauté en général ?
Rosemitha Pimont: Malgré les difficultés que traverse Haïti, il ne faut pas renoncer à investir dans l’éducation ni dans les projets qui servent le bien commun. C’est précisément dans les périodes de crise que les enfants ont le plus besoin d’être accompagnés. Beaucoup d’écoliers, notamment autour de Port-au-Prince, ne peuvent plus accéder à l’école en raison de l’insécurité. C’est pourquoi chacun peut agir, où qu’il se trouve.
C’est pour cela qu’il est essentiel que les Haïtiens, qu’ils soient dans le pays ou dans la diaspora, s’unissent pour offrir une véritable éducation à cette génération d’enfants. Grâce au numérique, il est possible de collaborer même à distance : être sur place est idéal, mais agir à distance est bien mieux que de ne rien faire du tout. En combinant nos efforts – temps, compétences, ressources financières – nous pouvons contribuer à bâtir un avenir plus lumineux pour les jeunes.
J’aimerais dire aux familles de continuer à croire en le potentiel de leurs enfants. Aux autorités, je souhaite rappeler que l’éducation doit rester une priorité, car elle constitue le fondement du développement d’un territoire. Enfin, à la diaspora et à toutes les personnes qui souhaitent agir, je voudrais dire que chacun peut apporter sa contribution, qu’elle soit financière, matérielle ou humaine.
On peut soutenir une association, devenir bénévole, appuyer des projets éducatifs, environnementaux, sanitaires ou liés au développement économique des jeunes. L’important est d’agir, de s’engager.
Aucun projet ne transforme un territoire à lui seul. Mais lorsque les habitants, les associations, les institutions et les partenaires avancent ensemble, il devient possible de construire un avenir différent. C’est cette dynamique collective que nous souhaitons encourager à Pays-Pourri.
Propos recueillis par Junior Luc
