
L’enfant né en terres étrangères de parents haïtiens devrait-il apprendre quelle langue ?
Cette question demeure préoccupante dans le contexte migratoire. C’est pourquoi, Jeune Migrant est allé à la rencontre des psychopédagogues à propos de ce sujet. Étant une plateforme œuvrant dans la promotion des droits humains avec un axe particulier sur la migration haïtienne, elle se pose cette question. Licenciée en psychopédagogie, Vanessa Jean Mary nous livre ses impressions. Jeune Migrant vous invite à lire ses réponses.
Diplômée en Sciences de l’Éducation et licenciée en Psychopédagogie, Madame Jean Mary construit son parcours entre la salle de classe et les fonctions pédagogiques et administratives. Cette double expérience lui a donné une vision globale et stratégique de l’école.
Suivez ses réponses …
Jeune Migrant : Techniquement c’est quoi la langue maternelle ?
Vanessa Jean Mary : La langue maternelle c’est la première langue acquise par un enfant, généralement au sein du cadre familial. Cette langue constitue la base de son développement et de son épanouissement car elle lui permet d’exprimer ses émotions et d’entrer en relation avec les autres. Grâce à cette langue, il va s’approprier les mœurs et coutumes de son environnement social immédiat.
Selon la définition de l’UNESCO, il s’agit de la langue apprise en premier et utilisée naturellement dans l’environnement immédiat de l’enfant.
Du point de vue sociologique, Pierre Bourdieu souligne que la langue maternelle est un vecteur d’identité, de culture et d’appartenance sociale.
Ainsi la langue maternelle ne se limite pas à une compétence linguistique. Elle constitue la base sur laquelle se construisent l’émotion, la pensée et l’identité culturelle de l’enfant.
Jeune Migrant : Est-ce que les parents participent activement à l’éducation linguistique de leurs enfants ?
V.J.M. : Le rôle des parents est primordial dans l’éducation linguistique des enfants. L’enfant en bas âge apprend en observant, en imitant l’adulte et ses parents sont ses premiers remparts linguistiques, son modèle. Il est donc important que les parents interagissent avec leurs enfants en utilisant un vocabulaire riche, qu’ils prennent conscience de la valeur des échanges qu’ils auront avec leurs enfants et qu’ils prêtent attention à l’expression de l’enfant afin de faciliter l’appropriation langagière.
Jeune Migrant : Les enfants en bas âge ont-ils développé naturellement une faculté langagière ?
V.J.M. : Les enfants en bas âge disposent effectivement d’une prédisposition naturelle à acquérir le langage. On parle de capacité innée, une forme de disposition biologique qui prépare l’enfant à structurer et à comprendre une langue. Cependant, cette faculté ne se développe pas de manière isolée ; le langage pour se développer aura besoin de contacts réguliers, d’écoute et d’échanges. Sans cette stimulation par l’interaction, le développement peut être retardé ou limité.
Jeune Migrant: Ceux qui sont nés en terres étrangères de parents haïtiens, quelle langue devraient-ils apprendre ?
V.J.M. : L’enfant né en terres étrangères de parents haïtiens peut et devrait idéalement apprendre plusieurs langues. D’une part, la langue du pays d’accueil pour s’intégrer, communiquer et suivre l’enseignement scolaire. D’autre part, la langue maternelle de sa famille, le créole, est utilisée pour préserver l’identité culturelle et renforcer les liens familiaux. L’important c’est de créer un équilibre en veillant à ce que la langue maternelle ne soit pas délaissée au profit exclusif de la langue du pays d’accueil.
Jeune Migrant: En terre étrangère, est-ce que les parents aident vraiment les enfants à développer une aisance langagière ?
V.J.M. : En contexte migratoire, l’implication parentale est déterminante dans le développement langagier de l’enfant. Par les échanges quotidiens, la lecture d’histoires, les conversations spontanées et la valorisation de la langue familiale, l’enfant acquiert une aisance verbale.
Des études sur le bilinguisme démontrent que le maintien de la langue maternelle n’entrave pas l’apprentissage de la langue d’accueil du pays. Au contraire, une base linguistique solide dans la langue première facilite le transfert des compétences dans une seconde langue.
Ainsi en terre étrangère, les parents ne devraient pas choisir une langue contre une autre mais créer un environnement riche où l’enfant peut développer des compétences bilingues harmonieuses.
Jeune Migrant : Existe-t-il un âge approprié pour apprendre plusieurs langues ?
V.J.M .: La question de l’âge approprié pour apprendre plusieurs langues a fait l’objet de nombreux travaux en psychologie du développement et en pédagogie.
Les recherches démontrent que la petite enfance constitue une période particulièrement favorable. Maria Montessori parlait de « Périodes Sensibles », notamment celle du langage, durant laquelle l’enfant absorbe naturellement le langage de son environnement.
Jean Piaget démontre que le développement cognitif de l’enfant, surtout dans les premières années, se caractérise par une grande plasticité mentale, qui facilite l’acquisition des langues.
Cela dit, il n’existe pas d’âge limite pour apprendre une langue. Apprendre plusieurs langues tôt est un avantage, mais ce n’est jamais trop tard pour développer des compétences linguistiques. La clé réside dans la motivation, la régularité et la qualité des interactions.
Jeune Migrant : Ne va-t-il pas avoir un conflit cognitif ?
V.J.M. : La crainte d’un conflit cognitif chez l’enfant bilingue est fréquente, mais les travaux en psychologie du développement démontrent que l’enfant assimile, ajuste et restructure ses connaissances en permanence. Selon Lev Vygotsky, le langage est un outil de pensée qui se construit dans l’interaction sociale. Plus l’environnement est riche, plus les fonctions cognitives supérieures se développent.
Il peut arriver qu’un enfant mélange temporairement les langues, mais cela révèle un processus normal d’apprentissage et non un déséquilibre cognitif.
Propos recueillis par Junior Luc
